PRESSE

NOMOREPOTLUCKS #30 "Graphic" (2013) 

L'égalité des doigts, entretien pragmatique avec Virginie Jourdain

par Marie-Claude G. Olivier

issue # 30
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[   ]VISIBLES (25/09/2013)


 [ in] VISIBLES     ::   lire entre les visages

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LE VADROUILLEUR URBAIN (03/09/13)

Égalité des doigts par Virginie Jourdain / Galerie Rats 9


Le Vadrouilleur urbain

Arts visuels et urbanités / Nouvelles en continu !

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INTER, ART ACTUEL #112 automne 2012 "SEXES À BRAS-LE-CORPS" Rubrique Parcours, p. 16

Sous la direction de Claire Grino
Éditeur : Les Éditions Intervention
ISSN : 0825-8708 (imprimé)  1923-2764 (numérique)



Dominique Dubois : Au jeu de l’étiquetage, on pourrait dire de toi que tu es une artiste lesbienne activiste. Ou une lesbienne artistiquement politique. Ou encore une activiste lesbiennement artistique. Sans compter la dimension féministe. C’est l’avantage des étiquettes, on peut les décliner à l’infini. Elles ont aussi l’intérêt, dans la critique que peut en faire l’individu « étiqueté », de mettre à jour le sujet qui les porte. Être ou ne pas être une lesbienne artistiquement activiste, s’identifier ou non comme une activiste lesbiennement artistique, c’est aussi se positionner par rapport à une série de codes sociaux, par rapport à une grammaire commune qui, bien qu’elle ne couvre jamais la totalité de l’expérience d’être soi, en permet le partage. Quelle critique ferais-tu des différentes étiquettes que je viens de t’apposer?

Virginie Jourdain : S’il y a bien un mot que je n'aime pas, c'est le mot "étiquette", j'ai tellement entendu d’artistes l’employant avec une moue de dégoût, préférant rester au placard que de se dire féministes, ou pire encore lesbiennes et féministes, par peur d'être étiquetée par le milieu de l'art. Je ne suis plus capable d'entendre ce mot et de tolérer cette crainte qui n’est absolument pas proactive. C'est comme si l'âge ou la provenance qui apparaissent toujours sur les communiqués d'expositions ou les cartons seraient plus pertinents ou informants que le fait d'être imprégné d'une culture minoritaire et engagée.

Je préfère dire que je suis lesbienne et féministe que de dire que j ai 36 ou 17 ans et que je suis née à Joliette ou dans un patelin en France. Parce que l’âgisme et les frontières sont aussi à remettre en considération dans nos méthodologies de travail en art.

Et la perspective politique et culturelle – lesbienne et féministe est essentielle pour lire mon travail. J'ai tellement passé d’années à chercher des artistes féministes, queers, lesbiennes comme modèles que je ne peux aujourd'hui pas décemment taire mon identité (choisie). Se définir comme lesbienne, je sais bien que c'est très limité et ce n’est pas du tout efficace pour me définir vraiment. Mais comme plus personne ne se dit "lesbienne" comme l'évoque l'artiste Allison Mitchell avec beaucoup d'humour, je vais me définir comme artiste "féministe lesbienne" pour participer à la lutte contre la disparition de l'espèce. Même si "queer" c'est plus glamour...et plus dansant. Je sais. Allons-y donc pour artiste lesbienne féministe, je suis capable d’en prendre.

D.B : La plupart de tes interventions convoquent, de près ou de loin, l’univers de la sexualité, au sens où Foucault utiliserait le terme (incluant le genre et le sexe). À mon sens, ce n’est pas un choix politique et artistique anodin. J’aurai presque envie de dire, par esprit de provocation, que la chose à quelque chose de très XXe siècle, entre Freud et Reich, entre Monique Wittig et Judith Butler. Peux-tu me dire qu’elle est l’apport ou l’intérêt de la sexualité aujourd’hui, dans une pratique artistique?

V.J : Effectivement, la sexualité et très prégnante dans mon travail. Et convoquer Foucault et Butler pour évoquer ce point est évidemment pertinent, mais je te remercie aussi de penser à Wittig. C'est là où s'articule ma démarche, un point de vue foucaldien et féministe gouine, sur le rapport aux normes et aux systèmes de fabriques de l'autre. Quand je parle de l'autre c'est : le malade, le pervers, le marginal, la salope.... toi et moi. L'invention des corps et des esprits sains ou pervers sont des systèmes de contrôle et de hiérarchisation des individus façonnés et théâtralisés entre autres par l intermédiaire de la médecine.

Je parle de médecine ici, en la croisant avec la sexualité, parce que c'est récurrent dans mon travail. La médecine a en effet structuré l'imagerie de la différence des sexes. Cette fabrique de la différence des sexes va passer aussi par l'invention de l'hétérosexualité par le médical, comme pratique référante et "naturelle". Comme beaucoup d'artistes, j'ai une certaine fascination pour les livres de médecines de toutes époques, et leurs dimensions moralistes et aussi érotiques.

Ce qui m'intéresse aussi c'est la manière dont on peut se référer au sexe-organe/pratique en évacuant toute lecture ou imagerie excitante. C'est un peu ce qui se joue avec les moulages de vagins, CAST. J’ai laissé leur dimension aseptisée quasi lugubre faisant partie de leur histoire aussi de manière concrète, parce qu’ils proviennent d’un service hospitalier en cancérologie.

D.B : À côté de ta production plus « politique », il y a aussi tes dessins. C ’est peut-être la part la moins « politique » de ton travail (la moins publique), celle qui relève le plus du subjectif et du privé. Quel(s) rôle(s) jouent-ils dans l’ensemble de ta pratique? Leur caractère intime laisse penser que tu y apparais comme sujet, au plein sens du terme, d’une sexualité, de désirs.

V.J : Oui, j'ai en parallèle une production beaucoup plus crue liée à la sexualité par mon travail de dessin. C'est un univers qui se veut résolument lesbien ou transpédégouine, qui est de l'ordre de la fantasmagorie assumée, des formes de pratiques sexuelles, des affects qui touchent la culture et les désirs des gouines qui sont rarement montrés en art actuel. Ce qui m'amuse beaucoup c’est de jouer avec ces images sur les points de pénétrations fluctuants et outrageusement nombreux. Les personnages font du sexe à plusieurs, mais le sexe n'est pas forcement génital. Il n'y a pas de bites bio, et parfois le vagin ne sert à rien non plus...

D.B : La sexualité est souvent définie comme un univers fortement régulé par la norme, et l’une des visées de ton travail, je pense, est de formuler, de proposer une extériorité à la norme, de dessiner les contours d’une sexualité hors norme. Pourtant, il me semble difficile de réfléchir quels seraient les contenus d’une telle sexualité. Quels seraient selon toi les contenus d’une sexualité libérée, en quelque sorte, du social?

V.J : Ça n'est pas tant du social que je pense qu'on doit se libérer, mais plutôt des mécanismes de légitimation des normes. Et l'image, et comme je disais plus tôt la théâtralisation de leur fabrique joue un rôle prépondérant. Et ça fait parti de la job des artistes de fabriquer des images.  Ces images influent sur la perception du réel. Et créer, quand c’est efficace, des persistances rétiniennes à vie, ça me semble assez intéressant politiquement.

Ça me fait penser à l’œuvre "Untitled" (Perfect Lovers)  de Félix Gonzales-Torres, tu sais l’œuvre avec les deux horloges qui tournent en parfaite synchronisation côte à côte, il disait en parlant d’un ultra conservateur invité à voir son show,  ou cette pièce était présentée,  "maintenant quand il verra une horloge il pensera à deux pédés qui s’enculent ». J’adore que cette oeuvre aussi poétique et émouvante soit elle, devienne une bombe d’obscénité par simple retournement du regard.

Dans mon travail de performance, j'attache beaucoup d’importance à la mise en scène en laissant voir les décors et les envers du décor... Ce qui s'opère dans SHUT THE FUCK UP ou T PARTY, c'est l'invention de protocoles ou pratiques qui sont mis en scène comme des états de fait, des "déjà-normes" utopiques. Ce n'est pas tant je pense des performances contestataires, j'use plutôt de la stratégie de la manipulation par le placement du public, le décor, les effets, les accessoires, des protocoles, des instruments... qui crédibilisent ou même donnent autorité à d'autres sexualités, genres, pratiques. Le public est fortement invité à être actif dans ces expériences performatives. En y prenant part, d'une manière ou d'une autre, il valide leur véracité et ainsi il les légitime.

En jouant avec les normes, on s'en libère, si tu veux parler de libération. Effectivement, c'est une libération, c'est même parfois jubilant de voir comme c'est facile de casser les limites du public avec des bouts de ficelle. C'est une stratégie comme une autre pour pointer du doigt la mascarade constitutive de l'héréronormativité et de ce qui la rend légitime. Tout ça peut tomber comme un château de cartes.

D.B : Tu as dit de l’Autre qu’il était le pervers, le malade, le marginal, la salope. On pourrait tout aussi bien parler de l’impensable, de l’inintelligible, de l’ambigüité, de quelque chose qui appartient à une irréductible différence. Dans la perspective foucaldienne, le croisement entre la médecine, comme régime de savoir, et la sexualité, comme « objet » à connaitre et à réguler, a effectivement donné naissance à tout un monde d’anormaux (ref). On peut effectivement penser qu’à une époque, et même encore aujourd’hui, que les normes en matière de sexualité ont agi comme un puissant principe de classement des individus. On trouvait l’homme, la femme, les hétérosexuelles, les homosexuelles, et tout ce que l’on pouvait découvrir dans les interstices entre les deux, auquel il fallait s’empresser de donner sens, au risque que cela détruise le vrai, le véritable, le normal. Il suffit de penser à la psychanalyse (i.e. d’inspiration française), mais surtout à l’utilisation qui en est faite dans la construction « d’invariants anthropologiques » conditionnels à une identité humaine pour voir comment la médecine, au sens large, a participé à la fabrique des frontières en matière de sexualité. Toujours en France, l’ampleur des débats qui entourent l’homoparentalité, le caractère psychopathologique (ou non) des identités trans, ou même l’enseignement du concept de genre dans les écoles montre à quel point encore la fabrique savante de la sexualité continue d’être étroitement liée à la fabrique de l’autre et à son contrôle. 

Pourtant, et cela n’est qu’une hypothèse (avec tout ce que cela comporte de contestations possibles), il me semble qu’on peut aujourd’hui penser que la sexualité constitue un principe de construction du réel beaucoup moins important qu’à une autre époque. Dès lors, que sa contestation est appelée à emprunter d’autres grammaires, à jouer sur d’autres registres pour se faire entendre. Dans un texte où il dessine à grands traits les contours d’une société post-mariage, De Singly a une phrase qui ouvre selon moi une porte importante sur la fabrique à venir de ce qui a été historiquement défini comme les identités sexuelles. Rappelant que pour John Stuart Mill et Harriet Taylor « tant que le terme “personne” ou “individu” n’aurait pas remplacé les mots “homme” et “femme », […] alors peu de choses [pourront] troubler l’ordre du genre », il dira que « le jeu avec l’identité sexuée et genrée, tel que l’imaginait la pensée queer à la fin du XXe siècle, resta longtemps limité à un terrain trop sexuel, comme s’il suffisait de desserrer les impositions du genre social pour régler le problème » (ref).

Penses-tu que la sortie du terrain sexuel – la disparition de l’homme et de la femme, de l’homo comme de l’hétéro, de la « bio bit » comme de l’orifice légitimement pénétrable soit la condition d’une véritablement libération de l’individu?

V.J : Le terrain sexuel me semble encore un terrain très prolifique au niveau de la fabrique des catégories sociales dominantes. Le sexuel rode encore et toujours sur beaucoup de débats politiques majeurs, sur la question du mariage et de son contrat, la question du racisme avec la fabrique du barbare et de la femme voilée par exemple, le débat sur la prostitution et le retour à l’ordre moral qui touchent globalement les femmes. Tellement d’exemples dans l’actualité peuvent être cités qui provoquent un incroyable engouement médiatique. Les politiques réactionnaires du moment se vautrent dedans sans complexe et provoquent un retour sur soi très efficace pour instaurer un climat de peur et de suspicion.

Ceci étant dit, je peux répondre de manière personnelle à ta question de la disparition de l’homme et de la femme comme catégorie parce que moi même je croyais être une femme figures-toi. Ma construction politique m’a en effet fait réévaluer ma place face à ces deux catégories uniques qu’on nous a tous toujours imposées. Et définitivement ni l’une ni l’autre de ces catégories ne sont probantes pour me définir. C’est l’hétérosexualité à la base des catégories binaires femme/homme, comme système politique, que je réfute. La propagande hétérosexuelle commence dès la naissance avec la déclaration “c’est un garçon ! ou c’est une fille” et on en prend à perpétuité.

Je ne vais pas m’étendre plus longtemps sur le fait que je ne me définis pas comme femme, mais c’est assez important de mentionner que j’ai pris conscience de ça vers 20 ans après un long travail de réévaluation de mon propre rapport à mon corps et ma vie affective et sociale.  De la même manière je peux me poser la question si mon vagin en est bien un, et que la bite n’est pas la propriété des hommes uniquement. Et je pense que le pouvoir subversif de dire « j’ai une bite si je veux » quand on n’est pas un homme (bio-ou-pas) ça démystifie pas mal les choses. Faire descendre de son piédestal le sacro-saint phallus, c’est foutre en l’air la psychanalyse et des siècles de dominations.

Dans SHUT THE FUCK UP, les spermatozoïdes devenaient ce qu’ils sont, c’est-à-dire des micros appendices remuant sur place, et non pas des conquérants d’un passif ovule les attendant (les jambes écartées s’il en avait). C’est pourtant ce qu’ont nous a appris en cours de biologie.

Avec la performance T Party, il n’est pas question de la fabrique de l’homme et de la femme par l’utilisation d’hormones, mais plutôt de comment l’industrie pharmaceutique et les pouvoirs publics peuvent reformuler les normes du genre via des enjeux non seulement moralistes, mais aussi mercantiles. J’ai fait cette performance dans un cadre féministe et avec mon ancien partenaire en transition, nous nous sommes mutuellement échangés des shots de testostérone avec une conception particulière de la masculinité hors des critères hétéronormatifs. On a bu de la testo sans penser que nous deviendrons des hommes, mais pour fêter ensemble la possible liberté de faire bouger les normes identitaires absolument oppressantes et stigmatisantes.

D.B : Si on prend le thème des identités sexuelles, des identités sexuées ou des identités de genre – laissons au lecteur le choix des mots – elles sont majoritairement perçues comme le résultat de l’intériorisation de normes sociales, faisant de l’individu, l’homme ou la femme, le représentant de son espèce. L’humain, avant même de naitre, est toujours déjà pensé comme une espèce sexuelle, homme ou femme, et assignée à cette espèce par divers dispositifs, qui vont de l’échographie à la liste de cadeaux. Si l’on prend les postulats défendus par une certaine théorie féministe, la théorie queer et plus généralement l’idée de construction sociale des sexes, l’individu y est appelé à jouer un rôle important dans sa construction identitaire. Que ce soit par exemple chez Judith Butler, avec l’idée de performance, celle de technologie de genre chez De Lauretis ou encore, dans une perspective plus militante, l’idée d’empowerment, on se trouve en présence de manières de faire et d’agir le genre et le sexe où la mise à distance réflexive des catégories d’homme et de femme est centrale.

Tu as dit que ta construction politique t’avait fait réévaluer ce que c’est que d’être une femme, et que tu te positionnais à distance de la catégorie, de l’« espèce ».  Je pense que cette mise à distance, que j’appellerais l’expérience réflexive d’être un genre, est au cœur de la façon dont se voient aujourd’hui formulées les identités. Pourtant, la « grammaire », des identités sexuelles et identités de genre continue d’être traversé de part en part par les catégories homme et femme. Quel est pour toi aujourd’hui le rôle de ses catégories? Pour le dire autrement, un homme et une femme, c'est quoi? Une nature biologique, un état de fait, une performance, des technologies de soi, une expérimentation, etc.? Et en parallèle, quelles sont les limites sociales à l'identité sexuelle? En quoi ton travail les met à jour et/ou pourrait permettre de les dépasser?

V.J : Un homme est une femme et une femme est un homme. Je veux dire que les deux s’autovalident dans un système fait pour maintenir leur autorité. C’est une institution politique qui englobe toutes les sphères de la société.  Elle naturalise la hiérarchie des genres et l’inégalité des sexes. Ça va effectivement de l’utilisation constante des cases à cocher sur les formulaires, à la promotion d’activités spécifiquement masculines ou féminines qui répondent à des dites positions «naturelles» biologiques, émotionnelles, physiques... Ça parait hallucinant, mais c’est toujours de mise. Le viagra uniquement pour les hommes, la pilule contraceptive uniquement utilisée par les femmes, les politiques de réassignations sexuelles interdisant l’homosexualité, l’institution du mariage, l’invention de l’hystérie, c’est de la performance haut de gamme, je dois avouer. Et quand je dis que je ne suis pas une femme, ce n’est pas une posture philosophique, c’est un état d’être indéboulonnable.

C’est pour ça que je limite les artifices de “performance des genres “ dans mes interventions publiques. Ce n’est pas des artifices vestimentaires ou des attitudes à mimer qui font ou défont la catégorie des genres. Du moins, ça n’est pas par limitation d’un des genres que je performe, mais plutôt par l’incarnation et l’incorporation de ces normes, en les buvant, les mangeant les injectant....

L’identité sexuelle n’est en soi pas forcement intéressant à déconstruire, c’est plus la capacité à provoquer des perturbations dans son assimilation. Je veux dire par là qu’il faut être là où l’on ne va jamais. Du côté de l’acquis. Et je me méfie de ce que mon image de lesbienne féministe peut renvoyer comme idée pré-mâchée. Du coup j’essaye de faire ce que l’on attend pas forcement de moi : prélever du sperme à des hommes, boire de la testo, me déguiser en HOT-DOG pour faire un face à face avec des antichoix, dessiner des gouines qui ne font pas que des cunis.

D.B : Ton travail implique la grande majorité du temps la participation du public. Que ce soit dans Shut Fhe Fuck Up ou dans T Party, il n’y a pas d’œuvre sans le public. À tout le moins, il me semble que ton travail prend toute sa portée à partir du moment où le public est appelé à expérimenter, à incorporer le sens de l’œuvre autant que les transformations que tu proposes. S’il y a dans tes performances une volonté claire de déconstruction (i.e. de la sexualité, des genres, des normes, de la morale), il me semble qu’il y a aussi un désir de reconstruire, non pas tant en public, qu’avec le public.  Il y a bel et bien, contrairement à ce que laissent entendre les défenseurs de l’Ordre symbolique, possibilité de resignifier l’altérité sans pour autant détruire la société.

V.J : S’ il n’y a pas d’œuvres sans public, il n’y a pas non plus d’œuvres sans pratique collaborative dans ma façon de concevoir ma démarche. J’ai travaillé pendant quelques années avec la collective Dyke Rivers, et je continue depuis sous cette même forme de collaboration avec d’autres artistes comme Florence S. Larose pour certaines performances que j’évoque dans cet entretien. Je tiens beaucoup à penser la production artistique avec cette modalité qui permet de se dégager de la posture d’Artiste.

Le vieil adage qui présente l’art comme un hors monde beau qui ne sert à rien cause beaucoup de tort. Si j’utilise l’art comme outil de fabrique de regards sur le monde, c’est en raison sa capacité à agir dans le réel, et pour sa capacité symbolique et les possibilités d’expérimentation qu’il offre. Je fais faire des choses aux publics que je n’ai pas forcement le droit de faire dans un autre contexte. Et le public de l’art est intéressant parce qu’il est en demande de se faire surprendre. Quand je parle de genres, de sexe, de sexualité, je ne suis pas nue à chaque occasion à mimer la condition humaine d’une gouine en 2012. Je propose cette incorporation, cette expérience de regarder d’un autre angle. Et comme je suis nourrie de féminisme il y a cette culture de la maïeutique en collectif, on accouche ensemble de nouvelles façons de penser les normes. Il y a souvent cette idée de festin, de réception, comme un rituel. Parce que les normes, ce sont  des rituels aussi. On est pas en colère (uniquement) dans les performances dont on parle aussi, c’est aussi célébration.

D.B : Dans un de nos échanges précédents, tu as eu la très riche (et belle) phrase, ‘on déterritorialise l'altérité sans détériorer l'individu’Qui est l'Autre ultime aujourd'hui en matière de sexualité ? Le tout ‘queer’? – dans quel cas, l’altérité apparaît difficile à réfléchir! Reste-t-il une altérité sexuelle irréductible? Faut-il aller jusqu’à convoquer la figure du zombie (ref), comme certains le font, pour retrouver une différence?

V.J : Je ne pense pas que la révolution passera par la prise d’hormone généralisée, ni par un tout queer. Il me semble toujours pertinent de voir la question des identités quand elle reste aux aguets des questions économiques et sociales. L’autre ultime ça reste la ou le pauvre. Une ou un trans qui a accès aux suivis médicaux s’en sortira sans trop d’embuches, les queers riches aussi, mais les personnes en situation de pauvreté, principalement les femmes, restent la cible principale d’une société capitaliste.  Et tu me parles des zombies, je suis pas très au fait de la culture zombie, mais j’aime la virulence du discours qui remet en cause les fondements mêmes du vivre-ensemble dans les conditions offertes par ce capitalisme. Un être-à-côté qui me semble une réponse assez légitime.

D.B : Que ce soit en raison de la présence du public, de ta volonté de questionner les normes ou encore justement de ton intérêt pour cette volonté de remettre en cause les fondements du vivre-ensemble, on peut voir dans ton parcours l’ambition de questionner l’ordre moral, notamment en matière de sexualité, mais aussi plus généralement. Comment peut-on s’y prendre pour questionner la morale quand le débat, d’un côté comme de l’autre, semble se conclure sur un ‘shut the fuck up’. Comment, finalement, peut-on construire quelque chose de constructif à partir de positions telles que ‘shut the fuck up’ ?

V.J : Quand on veut s’attaquer à la morale, il faut s’armer. Mais j’ai compris en voyant mes amies des Panthères Roses se prendre des coups de bible dans la tête et finir en sang sur le parvis Jean Paul 2 que les stratégies sont très difficiles à trouver. L’ordre moral c’est l’État, et les policiers - réels comme la police du sexe - incarnent l’État. J’ai bien assimilé ça après cette expérience.

Lors de la performance HOT-DOGs pro-choix il paraissait évident que nous ne pouvions pas instaurer un dialogue avec les anti-choix. Je parle de la petite tripotée de réactionnaires qui se réunissent au parc ... pour leur “40 jours pour la vie” devant une clinique ou l’on pratique l’avortement sur la rue St-Joseph à Montréal. Comme le dialogue n’était pas imaginable, il fallait donc opérer dans un sens nouveau. Nous avons trouvé deux costumes de HOT-DOGS et nous sommes allées nous coller à côté d’eux en nous pliant à leur protocole de mise en scène : marcher en ligne et tendre la croix (du ketchup) sans prononcer un mot. Je te passe l’appel téléphonique qu’ils ont passé à la police : « allo ! ils y a deux hot-dogs qui viennent d’arriver ils vont massacrer notre banderole »....

C’est la que j’ai compris que nous étions des supers-heroïnes, que la police n’allait jamais venir embarquer des HOT-DOGs et surtout qu’ils ne comprenaient pas pourquoi nous étions en HOT-DOGs. Nous étions aussi incongrus et inappropriés qu’eux l’étaient. Et tu imagines bien que la dimension symbolique des HOT-DOGS, ils ont bien fait semblant de ne pas la voir, ou ils n’ont vraiment rien compris, c’est envisageable aussi...

Peut-être aussi que finalement, ce qu’il reste de plus subversif, de plus créatif aujourd’hui, c’est d’être un hot-dog.